Les freelances sont-ils les nouveaux employés ?
Des entreprises confient à des freelances des missions qui pourraient être tenues par des salariés. Liberté nouvelle pour les uns, précarité déguisée pour les autres : le débat mérite mieux qu'un slogan.
Une question provocatrice, mais légitime
Développeuses, consultants, graphistes, formateurs, rédacteurs, chefs de projet : beaucoup de métiers s'exercent aussi bien en indépendant qu'en salarié. Une entreprise peut ainsi confier à un freelance une mission qu'elle aurait pu confier à un collaborateur en poste, pour quelques semaines ou pour plusieurs années.
Les entreprises y trouvent de la souplesse ; les indépendants, une autonomie qu'ils n'avaient pas toujours en poste. Faut-il pour autant parler de « nouveaux employés » ? Pas tout à fait. Car si les freelances font parfois le même travail que des salariés, ils ne bénéficient pas du même cadre.
Ce que l'indépendance donne, et ce qu'elle retire
L'indépendance offre des avantages réels : choisir ses clients et ses projets, fixer ses tarifs, organiser son temps, travailler d'où l'on veut. Pour beaucoup, c'est un choix assumé, pas un pis-aller.
Mais le statut a ses angles morts. Un indépendant n'a pas de salaire garanti, pas de congés payés, pas d'employeur pour participer à sa complémentaire santé. Il doit organiser lui-même sa protection en cas de maladie ou de baisse d'activité, gérer seul sa comptabilité et ses déclarations et, bien souvent, relancer lui-même ses factures.
Les retards de paiement sont un sujet sensible. La loi encadre pourtant les délais entre professionnels : en règle générale, soixante jours au maximum à compter de la date d'émission de la facture, ou quarante-cinq jours fin de mois si le contrat le prévoit. Un retard ouvre droit à des pénalités et à une indemnité forfaitaire de 40 € pour frais de recouvrement. Encore faut-il oser les réclamer à un client dont on dépend.
La frontière avec le salariat
Le droit français trace une ligne, au moins sur le papier. Ce qui caractérise le salariat, c'est le lien de subordination : le fait de travailler sous l'autorité d'un employeur qui donne des ordres, contrôle l'exécution du travail et peut sanctionner. Un « freelance » à qui l'on impose ses horaires, son lieu de travail et ses méthodes, pour un client unique, s'expose à voir la relation requalifiée en contrat de travail par un juge.
Pour les entreprises, la tentation de remplacer des postes par des prestataires n'est donc pas sans risque. Et pour les indépendants, la vraie question n'est pas de savoir s'ils sont les nouveaux employés, mais à quelles conditions ils peuvent tenir ce rôle sans y perdre.
Entre salariat et indépendance, des solutions intermédiaires
Entre le salariat classique et l'indépendance totale, plusieurs formules existent pour combiner autonomie et sécurité.
- Le portage salarial permet de trouver ses missions soi-même tout en étant salarié d'une société de portage, avec la protection sociale qui va avec.
- Les coopératives d'activité et d'emploi (CAE) accueillent des porteurs de projet qui développent leur activité au sein d'une structure collective, avec un statut d'entrepreneur-salarié.
- Les collectifs de freelances mutualisent la prospection, répondent ensemble à des appels d'offres et partagent parfois une marque commune.
- Les organisations professionnelles d'indépendants portent leurs revendications auprès des pouvoirs publics.
Aucune de ces formules n'est parfaite, et chacune a un coût. Avant de choisir, mieux vaut comparer ce que l'on gagne en protection et ce que l'on cède en liberté ou en revenu.
Le coworking, premier collectif des indépendants ?
Reste la question de l'isolement, sans doute la plus sous-estimée. Un salarié a des collègues, des représentants du personnel, une machine à café où l'on échange les nouvelles. Un freelance, souvent, n'a que son ordinateur.
C'est là qu'un espace de coworking peut jouer un rôle qui dépasse la location de bureaux. On peut y comparer ses tarifs, se recommander des clients, se passer des modèles de contrats et les bons réflexes en cas d'impayé. Un espace peut aussi accueillir des permanences d'experts ou héberger un collectif entier. Pour les indépendants qui lancent une structure plus ambitieuse, les mêmes atouts valent pour lancer sa startup dans un espace de coworking.
Les freelances ne sont pas encore les nouveaux employés. Ils le deviendront vraiment le jour où leur autonomie s'accompagnera d'une protection et d'une représentation à la hauteur. En attendant, ils inventent leurs propres formes de solidarité, et les espaces partagés peuvent en être le point de départ. C'est l'une des raisons pour lesquelles on peut voir dans le coworking un nouveau modèle socio-économique.
À retenir
- Les freelances font parfois le travail de salariés, sans en avoir la protection ni le pouvoir de négociation.
- Le lien de subordination reste la frontière juridique : un faux indépendant s'expose à une requalification.
- Portage, CAE, collectifs et espaces de coworking offrent des formes de sécurité et de solidarité intermédiaires.